Paul Vergès : « Jacques a vu pleurer Raymond Barre »

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Crédit Sénat

 

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Deuxième épisode : sa jeunesse avec Jacques Vergès et Raymond Vergès.

Avec votre frère Jacques, vous êtes refusés au collège car vous êtes trop jeunes.
Eh oui ! Notre père a alors une idée géniale : il nous fait passer le concours des bourses départementales pour l’entrée en 6ème, et on a été reçus ! L’administration s’est rendue compte de sa contradiction : on était trop jeunes mais on avait le droit d’entrer en 6ème. Notre père aurait aimé qu’on suive sa voie, mais quand on est arrivé au lycée, on a passé un bac philo et on a été reçus. Puis, on a été bloqués par la Seconde Guerre mondiale pour poursuivre nos études, alors il nous a dit : « Vous avez le bac de philo, eh bien passez le bac scientifique ! » Puis Jacques et moi avons commencé des études de droit.

Vous y croisez Raymond Barre…
Il a en effet été un de nos condisciples. On a fait toutes nos classes ensemble, de la 6ème à la terminale et on était très amis. Quand il était Premier ministre, il a été fait état de la condamnation pour escroquerie de son père, et Jacques l’a vu pleurer. Sa famille, du coup, c’était son grand-père et ses tantes, puisque son père était parti pour éviter la prison.

« Il a été l’un des deux seuls qui ait dit : « Il faut continuer, il faut répondre à de Gaulle ! »

Vous racontez à Thierry Jean-Pierre, dans Vergès et Vergès, de l’autre côté du miroir, que vous écoutiez en cachette votre père débattre avec ses amis à la maison.
Notre père nous associait à toutes ses activités et nous racontait tous les jours ce qu’il voyait de la pauvreté. Compte tenu de ses idées, il était engagé dans des actions sociales et politiques, et notamment dans la franc-maçonnerie, et était devenu « le vénérable » de La Réunion. Après la victoire du Front populaire, on avait une dizaine d’années avec Jacques, et notre père, même s’il était le représentant de l’État à l’hôpital, participait à toutes les activités syndicales. On a des photos des défilés du 1er mai avec nous deux, petits, à ses côtés. Quand on rentrait des manifestations par le chemin de fer, c’était très bruyant. Il y avait un arrêt en face du palais du gouverneur : on criait alors dans la rue à ce passage. Je me demande toujours aujourd’hui ce que devait penser le gouverneur de ce chef de service de l’État – notre pater – qui était à la tête de la manifestation. La guerre éclate alors. Mon père va acheter un poste de radio TSF alors qu’avec mon frère, on n’en voit pas l’utilité. Il nous répond : « Vu comment ça tourne, je veux entendre les nouvelles hors de La Réunion. » Cela n’a pas manqué : il y a eu la défaite. Le gouverneur a réuni ses services car il ne savait pas quoi faire entre l’armistice de Pétain et l’appel de De Gaulle. Il nous racontait ça le soir. Mon père a été l’un des deux seuls qui ait dit : « Il faut continuer, il faut répondre à de Gaulle ! » Le gouverneur a réfléchi, puis a dit non. À vrai dire, si le gouverneur a rallié Vichy, c’est parce que nous étions en situation de dépendance avec l’île de Madagascar qui nous fournissait le riz, la viande…, et quand il a entendu la décision de son homologue malgache de rallier Vichy, il ne pouvait pas faire autrement.

Il vous laisse alors vous engager en 1942 alors que vous avez seulement 17 ans.
De 1940 à 1942, on n’a pas cessé d’écouter Radio Londres. Quand arrive le contre-torpilleur Léopard en novembre 1942, on veut partir, sauf qu’on est trop jeunes. « Vous ne pouvez pas vous engager à votre âge ! Il vous faut l’autorisation de votre père » nous dit-on. Le soir même, on dit au pater : « On veut partir ! » Il est seul, il a fait toute la guerre de 14-18, il a été blessé, décoré et sait qu’on meurt à la guerre, et Jacques et moi – les deux enfants – qui sommes là veulent y aller. Il nous demande un délai de réflexion et le lendemain matin, il est d’accord. On a signé notre engagement, et quasiment le même jour, le gouverneur et le préfet ont capitulé. Mon père nous a alors dit : « Le commandant de bord de votre bateau est un marxiste. Il leur a dit : “Si vous ne capitulez pas, nous bombarderons toutes les usines sucrières de La Réunion !” alors ils ont capitulé tout de suite.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net

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