Paul Vergès : « Qu’est-ce que je fais à 2 heures du matin dans le Poitou ? »

paul-verges-04-copy

Crédit : Patrice Normand –www.patricenormand.com

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Quatrième épisode : la guerre sur le terrain.

Avez-vous rencontré le général de Gaulle à Londres ?
On l’a vu dans des défilés, mais on n’avait pas de contact direct, non. Une fois qu’on est sortis de l’école, on va au cinéma voir Pour qui sonne le glas avec Gary Cooper. Juste après, un tableau, sur lequel il était écrit « Pour qui sonne le glas », listait ceux qui devaient partir le soir même. C’était encourageant, non ?! Une nuit, c’est mon tour avec trois autres. Compte tenu de mon rang de sortie, ils me considèrent comme le chef du commando. On part à quatre, on arrive sur la base, on part et les premières balles frôlent l’avion. Notre première réaction est la suivante : « Tu as vu ? Ils ne sont même pas fichus de nous atteindre ! » La procédure demeure toujours la même : l’avion opère un tour au-dessus de l’aire de lancement en forme de lettre morse donnée à l’aéroport pour que les gens d’en bas aient la confirmation que nous sommes Français.

Vous êtes parachuté au-dessus de Poitiers.
Il y a un fait qui m’a marqué. Quand le pilote dit « Go ! », le premier à sauter tient un crucifix. Encore aujourd’hui, je me demande comment ce catholique pratiquant, à quelques secondes d’un saut qui peut être un drame, peut-il penser à Dieu. Quand on arrive au manoir, on nous parle en anglais, car on a des uniformes britanniques, et je leur réponds : « Écoutez, on est tous Français et moi-même, je viens d’une île qui est très loin de la France, que vous ne connaissez pas forcément et qui s’appelle La Réunion. » Dans la foule, un capitaine de cavalerie réplique : « Si ! Moi, je viens de l’île Maurice. » Je me suis dit : qu’est-ce que je fais, à 2 heures du matin, dans le Poitou, avec un Mauricien ? Et on s’est congratulés.

« J’ouvre ma fenêtre et le premier type qui me salue est un soldat allemand. Étonnant, non ?!

Et le matin, vous vous réveillez et vous voyez un nazi passer le balai.
Le lendemain matin, effectivement, j’ouvre ma fenêtre et le premier type qui me salue est un soldat allemand. C’est étonnant, non ?! C’était en fait un prisonnier du maquis. J’ai 18 ans et je vois tous ces maquisards venus de toute la France, de toutes les catégories sociales, mais aussi tous ces Italiens et ces républicains espagnols, avec un seul point commun : ils sont tous plus âgés que moi, tandis que je dois les commander. Cela m’a posé un vrai problème, mais on finit par s’organiser et par fraterniser. Notre mission est simple : couper toutes les routes et saboter les chemins de fer avant l’arrivée de l’armée allemande, qui est dans le sud-ouest et qui s’apprête à remonter sur le front de Normandie. C’est la première fois que je vois des camarades se faire tuer devant moi. Un jour, près de Saint-Nazaire, Olivier Philip, fils du futur ministre André Philip, tient un poste et vient me rendre compte mais n’arrive pas à parler. Il m’explique, tétanisé, qu’il est arrivé au moment du bombardement et qu’un obus s’est planté à ses pieds sans éclater.

Justement, avez-vous eu peur pour votre vie à cette période ?
Un jour, du poste de commandement, j’observais les Allemands à la jumelle sauf qu’un tireur nous a repéré et nous a tiré dessus. C’est une tuile qui m’a sauvé la vie. Un autre aspect qui m’a permis de garder la vie sauve, ce sont les circonstances de la Résistance : quand les Allemands ont attaqué les Ardennes, nous avons été rappelés pour remonter sauf qu’ils m’ont convoqué dans le Poitou alors que j’étais déjà à Saint-Nazaire, si bien que mes camarades de promotion qui y étaient ont tous été tués.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net

 

Publicités