Paul Vergès : « Ma femme était exemplaire ! Elle a été militante jusqu’au bout »

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Crédit photo : Sénat

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Septième épisode : sa femme Laurence et ses filles Claude et Françoise.

Et en 1959 vous créez le Parti communiste réunionnais.
C’est en effet sur la remise en cause de la politique d’assimilation et d’intégration défendue par Aimé Césaire et moi-même qu’on a créé le Parti communiste martiniquais, le Parti communiste guadeloupéen, et le Parti communiste réunionnais et qu’on a proclamé la revendication de l’autonomie. D’autre part, il fallait mener l’action idéologique, comme mon père l’avait fait avec le rassemblement qu’il avait créé : le Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS). On avait déjà notre nom : Parti réunionnais de la liberté (PRL), mais nous nous sommes heurtés à l’hostilité du PCF qui nous a envoyé son responsable de l’Afrique du Nord et de l’Outre-Mer pour nous dire qu’ils étaient d’accord pour un Parti communiste réunionnais, mais contre un grand front comme le CRADS, puisqu’ils ne pouvaient pas approuver la disparition de la section réunionnaise. J’ai finalement cédé car cela aurait été une catastrophe si le PCF se désolidarisait. Sur le plan de l’autonomie, j’ai eu de très longues discussions très intéressantes avec Aimé Césaire. Avec les événements de Hongrie de 1956, il a rompu avec le PCF en écrivant une lettre à Maurice Thorez : « Les dirigeants communistes doivent être au service de la libération de leur peuple, et non leur peuple au service des partis communistes. » Je comprenais sa position, mais je lui ai demandé de ne pas rompre avec l’idée d’autonomie. Quand il a publié son Discours sur le colonialisme, il me l’a dédicacé en signant : « À Paul, qui m’a appris les mécanismes de la décolonisation. » De la part de Césaire, c’était quand même flatteur ! Voilà pour la petite autosatisfaction.

Vous parliez de votre femme Laurence toute à l’heure. Quel rôle a-t-elle joué à vos côtés ?
Elle a été militante jusqu’au bout. Elle était exemplaire ! C’était une Française d’origine métropolitaine qui est venue à La Réunion et qui s’y est intégrée. Une de nos militantes métropolitaine vient de sortir un livre dans lequel elle raconte qu’elle aussi a fait tout son activisme à La Réunion et que ses enfants y ont également grandi. Cette auteure m’a dit un jour : « Si tu n’étais pas venue avec Laurence, je ne sais pas si je me serais aussi bien intégrée dans la bonne société réunionnaise. » Elle a été d’une aide considérable de par ses responsabilités avec Laurent Casanova en permettant à La Réunion de sortir de son isolement intellectuel et du monopole des relations avec la France. Elle a créé un comité de la culture dans notre journal Témoignages et y a fait venir un nombre d’intellectuels considérable, d’envergure mondiale.

À son enterrement en 2012, mon frère Jacques était surpris : « C’est fou tout ce monde ! »

Lesquels par exemple ?
L’écrivain brésilien Jorge Amado est venu, car avec sa femme, il était intéressé par la situation politique et les expériences de notre île ; le Suisse Jean Ziegler sur les problèmes de la décolonisation ; le paléontologue Yves Coppens… Les Réunionnais ont pu couper un peu le cordon ombilical avec Paris. À son enterrement en 2012, mon frère Jacques était surpris : « C’est fou tout ce monde ! » Elle a vraiment été intégrée comme un élément militant et dirigeant.

Parlez-moi de vos deux filles.
Mon aînée, Claude, est médecin au Panama, mariée à un docteur panaméen qui est un créole. Ils ont une fille : Sandra, elle-même issue d’un métissage Réunion-Panama, est l’épouse d’un architecte panaméen, dont le père vient de Saint-Domingue et la mère d’Argentine. Si c’est si spontané que ça, c’est que là-bas c’est un phénomène naturel qui ne pose aucun problème ! La deuxième, Françoise est politologue. Elle est spécialiste de l’esclavage. Elle a été invitée à l’ONU pour une conférence sur l’abolition, comme elle s’est rendue en Inde ou au Caire pour en parler. Elle avait le projet de créer une Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, une sorte de centre culturel pour faire connaître tous les apports culturels des différentes origines des ancêtres réunionnais qu’ils soient venus de France, de Madagascar, de Chine, de l’Inde, du Vietnam… et montrer que l’unité du peuplement rassemble et enrichit toute cette diversité. Avec la droite au pouvoir, le projet a été supprimé, alors qu’il avait été parrainé par de nombreux intellectuels comme Amado et Césaire.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net

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Paul Vergès : « Jacques était à Vincennes car il avait été blessé par un éclat d’obus »

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Crédit photo : Patrice Normand – www.patricenormand.com

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Cinquième épisode : les retrouvailles avec son frère Jacques.

Quand avez-vous fini par vous retrouver avec votre frère Jacques ?
Quand je suis rentré à Paris, j’ai fait des recherches, et j’ai appris qu’il était à Vincennes car il avait été blessé par un éclat d’obus. Mon frère était sergent artilleur et faisait partie du débarquement en Provence du 25 août 1944, puis a été détaché en cours de route pour traiter la poche de Royan. Il était révolté : « Il aurait suffi d’attendre ! Les Allemands se seraient rendus ! Tout ça pour un général qui voulait son fait de gloire. »
On se revoit donc à Vincennes, on fraternise, on se dit : « On est vivants ! », et on envoie un télégramme à notre père pour le prévenir. On ne s’en était pas rendu compte quand on était parti – le pater était très pudique – mais aujourd’hui, mon dernier souvenir avant notre départ, c’est sa grande silhouette sur le quai qui nous dit : « Bonne chance ! » Il réagissait comme un père qui voyait partir ses deux fils qui avaient des fortes chances d’être tués. Du coup, notre message l’a tranquillisé.

« Encore une fois, c’est mon père qui m’a aidé avec tout ce qu’il m’avait raconté ! »


Au lendemain de l’armistice, votre père est élu député. Avez-vous participé à sa campagne ?
Il se dit qu’il y a une étape de décolonisation à réaliser pour unir le maximum de Réunionnais et constituer alors une grande union de progressistes de l’élite intellectuelle de l’île. Rassembler tout le monde, ce n’était pas pour avoir des postes, mais simplement pour dire que le moment était venu pour continuer la destinée de La Réunion et transformer la colonie en département. Élu à l’Assemblée constituante, mon père et les autres adhèrent au groupe communiste sans en être membres. Dans ces conditions, le Parti communiste français veut, comme en Guadeloupe et en Martinique, créer une fédération à La Réunion. Dès mai 1947, on crée une organisation qui regroupe tous ces gens. La centrale parisienne m’enrôle dans le même temps dans la section coloniale parce que c’est toute l’Afrique dont il est question. Rappelez-vous qu’à l’époque, le PCF était le premier parti de France et avait beaucoup de parlementaires. J’ai ainsi participé à toutes les discussions, avec les représentants des colonies, qui ont abouti à la formation du Rassemblement démocratique africain, au congrès de Bamako. Le RDA a rayonné pendant toute cette période sur l’Afrique occidentale. Ses dirigeants étaient Sékou Touré (premier président guinéen – NDLR) et  (père de l’indépendance ivoirienne – NDLR).

En 1946, au cours d’une contre-manifestation menée par votre père à un rassemblement de l’opposition, votre principal adversaire est tué par balle, vous êtes accusé de meurtre et finalement vous écoperez d’une peine de prison avec sursis…
C’est interdit (la disposition de la loi de 1881 a été censurée par le Conseil constitutionnel en juin 2013 en réalité – NDLR) d’en parler – j’ai été amnistié – mais enfin, ce jour-là, vous aviez une droite surexcitée qui m’a impliquée dans l’affaire. Ce complot s’est terminé à Lyon avec ma libération immédiate et encore une fois, c’est mon père qui m’a aidé avec tout ce qu’il m’avait raconté. Lors de la reconstitution sur cet endroit en pente à Saint-Denis, tous les témoins, pour ou contre, me placent à un endroit, et la victime à un autre emplacement. Ce à quoi j’ai déclaré : « La balistique vous condamne. Là où je suis, pour le toucher au cœur, il faut qu’il n’y ait personne entre lui et moi, sauf que vous mettez toute cette foule. Comment aurais-je pu tuer quelqu’un avec ces gens autour ? » Cela a convaincu tout le monde. Ils ont compris que ce n’était pas possible.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net

Paul Vergès : « Qu’est-ce que je fais à 2 heures du matin dans le Poitou ? »

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Crédit : Patrice Normand –www.patricenormand.com

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Quatrième épisode : la guerre sur le terrain.

Avez-vous rencontré le général de Gaulle à Londres ?
On l’a vu dans des défilés, mais on n’avait pas de contact direct, non. Une fois qu’on est sortis de l’école, on va au cinéma voir Pour qui sonne le glas avec Gary Cooper. Juste après, un tableau, sur lequel il était écrit « Pour qui sonne le glas », listait ceux qui devaient partir le soir même. C’était encourageant, non ?! Une nuit, c’est mon tour avec trois autres. Compte tenu de mon rang de sortie, ils me considèrent comme le chef du commando. On part à quatre, on arrive sur la base, on part et les premières balles frôlent l’avion. Notre première réaction est la suivante : « Tu as vu ? Ils ne sont même pas fichus de nous atteindre ! » La procédure demeure toujours la même : l’avion opère un tour au-dessus de l’aire de lancement en forme de lettre morse donnée à l’aéroport pour que les gens d’en bas aient la confirmation que nous sommes Français.

Vous êtes parachuté au-dessus de Poitiers.
Il y a un fait qui m’a marqué. Quand le pilote dit « Go ! », le premier à sauter tient un crucifix. Encore aujourd’hui, je me demande comment ce catholique pratiquant, à quelques secondes d’un saut qui peut être un drame, peut-il penser à Dieu. Quand on arrive au manoir, on nous parle en anglais, car on a des uniformes britanniques, et je leur réponds : « Écoutez, on est tous Français et moi-même, je viens d’une île qui est très loin de la France, que vous ne connaissez pas forcément et qui s’appelle La Réunion. » Dans la foule, un capitaine de cavalerie réplique : « Si ! Moi, je viens de l’île Maurice. » Je me suis dit : qu’est-ce que je fais, à 2 heures du matin, dans le Poitou, avec un Mauricien ? Et on s’est congratulés.

« J’ouvre ma fenêtre et le premier type qui me salue est un soldat allemand. Étonnant, non ?!

Et le matin, vous vous réveillez et vous voyez un nazi passer le balai.
Le lendemain matin, effectivement, j’ouvre ma fenêtre et le premier type qui me salue est un soldat allemand. C’est étonnant, non ?! C’était en fait un prisonnier du maquis. J’ai 18 ans et je vois tous ces maquisards venus de toute la France, de toutes les catégories sociales, mais aussi tous ces Italiens et ces républicains espagnols, avec un seul point commun : ils sont tous plus âgés que moi, tandis que je dois les commander. Cela m’a posé un vrai problème, mais on finit par s’organiser et par fraterniser. Notre mission est simple : couper toutes les routes et saboter les chemins de fer avant l’arrivée de l’armée allemande, qui est dans le sud-ouest et qui s’apprête à remonter sur le front de Normandie. C’est la première fois que je vois des camarades se faire tuer devant moi. Un jour, près de Saint-Nazaire, Olivier Philip, fils du futur ministre André Philip, tient un poste et vient me rendre compte mais n’arrive pas à parler. Il m’explique, tétanisé, qu’il est arrivé au moment du bombardement et qu’un obus s’est planté à ses pieds sans éclater.

Justement, avez-vous eu peur pour votre vie à cette période ?
Un jour, du poste de commandement, j’observais les Allemands à la jumelle sauf qu’un tireur nous a repéré et nous a tiré dessus. C’est une tuile qui m’a sauvé la vie. Un autre aspect qui m’a permis de garder la vie sauve, ce sont les circonstances de la Résistance : quand les Allemands ont attaqué les Ardennes, nous avons été rappelés pour remonter sauf qu’ils m’ont convoqué dans le Poitou alors que j’étais déjà à Saint-Nazaire, si bien que mes camarades de promotion qui y étaient ont tous été tués.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net

 

Paul Vergès : « J’ai choisi les parachutistes dans les services spéciaux »

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Crédit : Patrice Normand – www.patricenormand.com

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Troisième épisode : la Seconde guerre mondiale.


Comment avez-vous vécu ce premier engagement, d’autant plus fort que c’est la guerre ?
Notre père était un pédagogue né. Lors de la guerre civile espagnole, il était en France et participait à toutes les manifestations avec le Front populaire. Il nous avait préparés à la guerre contre le fascisme et le nazisme. On était prêts à franchir le pas. Cela lui a beaucoup coûté, mais il nous a tout de suite soutenus quand on a voulu partir. De Gaulle avait envoyé un navire à La Réunion car les Anglais étaient à Madagascar. Il se trouve que le gouverneur que de Gaulle avait envoyé à Tananarive était le général Gentilhomme que mon père avait connu au Vietnam ! Le pater lui a dit que nous nous étions engagés et lui a demandé qu’on parte au plus vite, si bien qu’on a été les premiers à quitter La Réunion sur un vieux remorqueur sur laquelle il y avait les deux filles d’un colonel qui étudiaient à La Réunion, un autre étudiant malgache, Jacques et moi. On est arrivés à Madagascar, on a attendu des fils de colons qui s’étaient portés volontaires, puis on a changé de bateau et on est partis pour Durban en Afrique du Sud pour un camp où il y avait des Sud-Africains, des Polonais faits prisonniers par les Russes et des Français d’après la bataille de Bir Hakeim. Au bout d’un mois, le nouveau convoi est arrivé et on a atteint Le Cap avant de rallier Londres. Du bateau, ils grenadaient les sous-marins allemands qui passaient juste en dessous. Il arrivait aussi qu’on balance par-dessus bord les victimes de la malaria sans aucune cérémonie. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’on était en guerre. Je me souviens également des fils de colons français qui regardaient les dockers anglais en disant : « Regarde, ils sont blancs et ils travaillent ! » Pour eux, c’était inimaginable et ce réflexe colonial nous avait frappés avec Jacques.

 » Nous nous sommes séparés sur un pari idiot. « 

Pourquoi vous êtes-vous séparés en Angleterre avec votre frère Jacques Vergès ?
On finit par arriver à Londres dans un camp où tous les volontaires de la France libre – qui venaient de l’Amérique latine au Liban – étaient interrogés pour savoir où ils allaient être affectés. Nous nous sommes pourtant séparés sur un pari idiot. Nous étions tout jeunes mais avec un dossier scolaire très riche et les officiers nous ont proposé de partir à l’école des cadets de la France libre : « Vous avez le profil pour devenir élèves officiers. Au bout d’un an, vous serez aspirant. » J’ai aussitôt répondu que j’étais prêt, alors que Jacques, vraiment sur un pari idiot, m’a dit : « Si tu embarques là, tu vas être bloqué. Moi, je veux voir la guerre en face. » Il a quitté Londres et il est parti en Afrique où il a été enrôlé dans les troupes de la France libre. Moi, j’ai donc fait l’école d’officiers et avec quelques-uns de nos amis malgaches, on partait en congés chaque week-end à Londres. Il y avait là-bas un représentant du Parti communiste français, qui a ensuite été un des responsables du Gouvernement provisoire du général de Gaulle, qui regroupait autour de lui ceux qui gravitaient autour de cette sensibilité.

Vous-même avez-vous pu véhiculer les idées du communisme à l’école des officiers ?C’est surtout lui qui m’a aidé à parfaire mon éducation. Nous avons été la seule école des officiers à être intégrée à Saint-Cyr après la guerre car nous étions les uniques officiers de De Gaulle. À la sortie de l’école, pendant la guerre, nous avions le choix des armes selon notre rang de classement : les premiers étaient fascinés par la 2ème DB mais moi, j’ai choisi les parachutistes dans les services spéciaux de De Gaulle.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net

Paul Vergès : « Jacques a vu pleurer Raymond Barre »

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Crédit Sénat

 

Le 20 avril 2015, CulturePolitique.net avait rencontré, pendant trois heures, le sénateur réunionnais, alors doyen de la Chambre haute. Aujourd’hui, à l’heure de sa disparition ce 12 novembre 2016, retour, en dix articles, sur un quasi-siècle de vie. Deuxième épisode : sa jeunesse avec Jacques Vergès et Raymond Vergès.

Avec votre frère Jacques, vous êtes refusés au collège car vous êtes trop jeunes.
Eh oui ! Notre père a alors une idée géniale : il nous fait passer le concours des bourses départementales pour l’entrée en 6ème, et on a été reçus ! L’administration s’est rendue compte de sa contradiction : on était trop jeunes mais on avait le droit d’entrer en 6ème. Notre père aurait aimé qu’on suive sa voie, mais quand on est arrivé au lycée, on a passé un bac philo et on a été reçus. Puis, on a été bloqués par la Seconde Guerre mondiale pour poursuivre nos études, alors il nous a dit : « Vous avez le bac de philo, eh bien passez le bac scientifique ! » Puis Jacques et moi avons commencé des études de droit.

Vous y croisez Raymond Barre…
Il a en effet été un de nos condisciples. On a fait toutes nos classes ensemble, de la 6ème à la terminale et on était très amis. Quand il était Premier ministre, il a été fait état de la condamnation pour escroquerie de son père, et Jacques l’a vu pleurer. Sa famille, du coup, c’était son grand-père et ses tantes, puisque son père était parti pour éviter la prison.

« Il a été l’un des deux seuls qui ait dit : « Il faut continuer, il faut répondre à de Gaulle ! »

Vous racontez à Thierry Jean-Pierre, dans Vergès et Vergès, de l’autre côté du miroir, que vous écoutiez en cachette votre père débattre avec ses amis à la maison.
Notre père nous associait à toutes ses activités et nous racontait tous les jours ce qu’il voyait de la pauvreté. Compte tenu de ses idées, il était engagé dans des actions sociales et politiques, et notamment dans la franc-maçonnerie, et était devenu « le vénérable » de La Réunion. Après la victoire du Front populaire, on avait une dizaine d’années avec Jacques, et notre père, même s’il était le représentant de l’État à l’hôpital, participait à toutes les activités syndicales. On a des photos des défilés du 1er mai avec nous deux, petits, à ses côtés. Quand on rentrait des manifestations par le chemin de fer, c’était très bruyant. Il y avait un arrêt en face du palais du gouverneur : on criait alors dans la rue à ce passage. Je me demande toujours aujourd’hui ce que devait penser le gouverneur de ce chef de service de l’État – notre pater – qui était à la tête de la manifestation. La guerre éclate alors. Mon père va acheter un poste de radio TSF alors qu’avec mon frère, on n’en voit pas l’utilité. Il nous répond : « Vu comment ça tourne, je veux entendre les nouvelles hors de La Réunion. » Cela n’a pas manqué : il y a eu la défaite. Le gouverneur a réuni ses services car il ne savait pas quoi faire entre l’armistice de Pétain et l’appel de De Gaulle. Il nous racontait ça le soir. Mon père a été l’un des deux seuls qui ait dit : « Il faut continuer, il faut répondre à de Gaulle ! » Le gouverneur a réfléchi, puis a dit non. À vrai dire, si le gouverneur a rallié Vichy, c’est parce que nous étions en situation de dépendance avec l’île de Madagascar qui nous fournissait le riz, la viande…, et quand il a entendu la décision de son homologue malgache de rallier Vichy, il ne pouvait pas faire autrement.

Il vous laisse alors vous engager en 1942 alors que vous avez seulement 17 ans.
De 1940 à 1942, on n’a pas cessé d’écouter Radio Londres. Quand arrive le contre-torpilleur Léopard en novembre 1942, on veut partir, sauf qu’on est trop jeunes. « Vous ne pouvez pas vous engager à votre âge ! Il vous faut l’autorisation de votre père » nous dit-on. Le soir même, on dit au pater : « On veut partir ! » Il est seul, il a fait toute la guerre de 14-18, il a été blessé, décoré et sait qu’on meurt à la guerre, et Jacques et moi – les deux enfants – qui sommes là veulent y aller. Il nous demande un délai de réflexion et le lendemain matin, il est d’accord. On a signé notre engagement, et quasiment le même jour, le gouverneur et le préfet ont capitulé. Mon père nous a alors dit : « Le commandant de bord de votre bateau est un marxiste. Il leur a dit : “Si vous ne capitulez pas, nous bombarderons toutes les usines sucrières de La Réunion !” alors ils ont capitulé tout de suite.

Propos recueillis par César Armand – Tous droits réservés CulturePolitique.Net