[2/2] « Macron était plus dans un clair-obscur » (Pierre-René Lemas)

Pierre-René Lemas (@Jimmy Seng Tistao)

Quatre ans après la publication de Dans l’ombre des Présidents (Fayard), le préfet Pierre-René Lemas, homme-clé de la mitterrandie et de la hollandie, dévoile à CulturePolitique.net et à Romain Bongibault les coulisses de l’Elysée entre 2012 et 2014 auprès d’Emmanuel Macron.

Un rôle de garde-chiourmes que celui de secrétaire général de l’Élysée ?

L’État est une voiture : il vaut mieux savoir où est le volant, la boîte de vitesse, l’accélérateur, le frein, l’embrayage, rétrograder, aller de l’avant tout en regardant dans le rétroviseur…

Nécessairement, cela demande un savoir-faire et une expérience du fonctionnement de l’État. Il faut savoir où se situent les choses. Cela ne s’improvise pas. Les nouveaux ministres n’avaient pas toujours l’expérience. Par exemple, un ministre ne doit pas signer tous les parapheurs qui lui sont présentés. L’administration est là ; elle doit être dirigée ; une nécessité d’apprentissage s’impose. Un juste dosage entre un impératif politique et un savoir-faire technique.

Vous tentez de définir la fonction de secrétaire général de la Présidence : “il n’est spécialiste de rien. Son rôle est à la fois d’être un chef de gare et de coordonner les spécialistes”. Vous comparez également le secrétariat général de la présidence à “un ensemble de conseillers logés de bric et de broc, ne disposant que d’une faible infrastructure. Les jours et nuits passés à écrire des notes ou des discours, à téléphoner, à tenir des réunions, à analyser les dossiers transmis par les administrations pour éviter d’être enfermés dans les évidences des conclusions techniques (…) créent une sorte de frustration à la longue.” En un mot, le résumeriez-vous comme un poste ingrat ?

La fonction est ingrate par nature… Le rôle de l’équipe présidentielle n’est pas de faire, ni de faire-faire – c’est le rôle du ministre en tant que chef de l’administration – ; elle fait faire ce qu’il faut faire. C’est parfois frustrant. Mécaniquement, vous restez éloigné des processus de décision, de l’acte concret, étant davantage un animateur et une vigie qu’un chef d’orchestre (le Premier ministre) ou un musicien (les ministres).

Vous êtes au sommet de la pyramide en tant que collaborateur du président de la République, mais il faut faire circuler les informations dans les deux sens. C’est ce qui rend la fonction difficile, par nature.  En outre, vous avez très vite une chape de plomb qui pèse sur vos épaules comme sur celles du président, à un moindre degré, bien sûr… Une fois l’euphorie passée, c’est assez lourd : l’État est une charge dans tous les sens du terme.

Pensez-vous que François Hollande avait déjà votre nomination en tête lorsqu’il vous a demandé en 2011 de devenir directeur de cabinet du président du Sénat Jean-Pierre Bel ?

Avec le recul, je pense que c’était comme une forme de préparation. A l’époque je dirige l’office HLM de Paris. La gauche vient de gagner la majorité au Sénat. Ce sera d’ailleurs sûrement la seule et unique fois avant très longtemps. François Hollande me dit d’y aller et de rejoindre cette belle aventure. “On verra après !” Il me dit qu’il aura besoin de moi après. Peut-être étais-je déjà pressenti ?

C’est seulement après la victoire du second tour de la présidentielle de 2012 qu’il me demande de préparer une équipe de travail à l’Élysée. Pendant la campagne présidentielle, des noms avaient circulé sur l’éventuel secrétaire général du candidat Hollande. J’avais été cité dans des hebdomadaires. C’est la manière de procéder du Président ; à la fois rédacteur en chef et homme d’État. Je ne me suis pas battu pour cette fonction car je n’étais pas dans une logique de compétition.

Est-il vrai que l’ex-président de la République vous avez demandé de “ne pas être Guéant ?”

François Hollande est effectivement attaché à une certaine orthodoxie des secrétaires généraux : “On ne commente pas, on ne parle pas.” Un cabinet doit rester dans l’ombre pour être utile. J’ai dû faire une seule interview, au moment du premier anniversaire du mandat. Il m’avait donné son accord. L’expérience n’a pas été rééditée…

Peut-on poser la question qui fâche ? Avez-vous été limogé de votre poste de secrétaire général, comme la rumeur a couru ?

Pas du tout. La défaite en rase campagne des élections municipales de 2014 nous pend au nez. On sait que tout cela va mal se passer. L’affaire Leonarda, les impôts, les bonnets rouges… Le président de la République pense à une nouvelle donne politique pour relancer son quinquennat. Il souhaite changer de Premier ministre, de gouvernement et de premier secrétaire à la tête du Parti socialiste. Il faut changer tout cela. Je pense que le secrétaire général de l’Élysée doit changer également, dans ce cas. Le président me fait savoir qu’on en parlera après les élections.

Manuel Valls est le nouveau locataire de Matignon ; son gouvernement se forme. La direction du Parti socialiste change avec la sortie d’Harlem Désir du gouvernement. La majorité gouvernementale évolue avec le départ des écologistes. Ce qui à mon sens, d’ailleurs, est assez désastreux. Je me dis à ce moment-là qu’il vaut mieux que je parte. Le président me demande de rester pour annoncer le nouveau gouvernement. Le jour même où je dois annoncer la nomination des nouveaux secrétaires d’État du gouvernement Valls, mon départ est annoncé dans la presse. Situation inédite. Je suis sur le perron de l’Élysée à annoncer les noms alors que de facto je ne suis plus secrétaire général de l’Élysée… Un sentiment étrange. J’en garde aucun regret. Une période passionnante et une expérience unique.

A contrario, votre adjoint n’est pas resté dans l’ombre bien longtemps.

Emmanuel Macron était plus dans un clair-obscur que dans l’ombre. Il s’est exprimé très tôt dans les médias. Une forme de tolérance ou de bienveillance du président Hollande à son égard. Emmanuel Macron est intelligent et séducteur. Il m’a fait un numéro de séduction extraordinaire lors de son recrutement. Je savais qu’il prenait un risque personnel en quittant un job rémunérateur. Je me l’imaginais d’abord comme un junior, comme je l’étais avec Defferre. Très vite, il a pris sa place qui est devenue rapidement majeure. Je n’ai jamais eu de conflit de travail avec lui. En revanche l’idée même de hiérarchie, il ne la supportait que très modérément.

Vous arrivez ensuite à la Caisse des Dépôts et des Consignations.

Pour mon départ de la présidence de la République, je n’ai rien demandé au président de la République. Les chaises musicales font qu’avec l’arrivée de Jean-Pierre Jouyet, son poste à la Caisse des Dépôts et des Consignations se retrouve vacant. Je ne me sentais pas illégitime à me présenter à ce poste. Piqué au vif, j’ai exigé d’avoir plus de la majorité des votes au Parlement pour ma nomination. Ce que j’ai eu avec près de quatre-vingt pour cent des votes. Je cochais toutes les cases, sauf une : j’étais préfet ! Je n’étais pas adoubé par les hautes autorités de la finance, à commencer par l’Inspection générale. Ce qui m’a donné de l’énergie et beaucoup de travail. Le syndrome du Petit Chose d’Alphonse Daudet. Heureusement, on oublie dans l’action !

L’actuel chef de l’État vous en a-t-il viré ?

L’heure de ma retraite de préfet arrive en 2017. Dans le courant du mois d’août, j’ai reçu un coup de téléphone d’un conseiller de l’Élysée : “Est-ce que tu as le nom de quelqu’un pour faire ton intérim ?” Je suis tombé des nues. Il n’avait aucun nom en tête. Je me suis retrouvé moi-même à devoir accepter de faire mon propre intérim jusqu’à la fin de l’année, le temps qu’il désigne mon successeur.

  • mai 2012-avril 2014: Secrétaire général de la présidence de la République.
  • mai 2014-décembre 2017: Directeur général de la Caisse des dépôts et consignations.
  • Juin 2018: Élu président de France Active, principal réseau de financement de l’économie sociale et solidaire (ESS).
  • Octobre 2019: Publication de Des princes et des gens – Ce que gouverner veut dire (Seuil).

Jean-Louis Bianco raconte l’histoire de la gauche dans « Mes années avec Mitterrand »

Le secrétaire général de l’Elysée entre 1982 et 1991, puis ministre jusqu’en 1993, narre, chez Fayard, son expérience auprès du monarque-président de la République, et en tire des enseignements qui prévalent aujourd’hui.

Le langage diplomatique

Il est des citations amusantes à retrouver au lendemain du vote de résolution de l’Assemblée nationale demandant la levée des sanctions économiques contre la Russie :
« Je suis lassé d’entendre depuis des années des dégoulinades bien-pensantes sur « la politique extérieure commune de l’Union européenne ». Cette « politique extérieure » ne recouvre le plus souvent qu’un discours creux et hésitant. Si l’on veut être sérieux, on pourrait commencer par essayer de se mettre d’accord sur une démarche claire, réaliste et ambitieuse vis-à-vis de la Russie. »

Plus tôt dans Mes années avec Mitterrand (Fayard), Jean-Louis Bianco explique que « François Mitterrand analyse toujours un conflit à partir de l’histoire. Cela donne à sa vision une profondeur de champ qui manque cruellement aux dirigeants d’aujourd’hui. » Un Président dont la maxime de vie était, apparemment, « convaincre et non contraindre ».

La querelle des Sages

De même, alors que l’ex-ministre des Affaires étrangères et du Développement international vient de quitter le quai d’Orsay, l’auteur retrace, pour mémoire, les différends entre le président du Conseil constitutionnel et son collègue de la rue de Montpensier :
« Laurent Fabius, Premier ministre, estime que c’est à lui de conduire la campagne pour les législatives [de 1986]. Lionel Jospin au contraire est convaincu que ce rôle lui revient, en tant que premier secrétaire (…) Depuis des mois, j’avais vu venir le conflit entre les deux hommes. J’avais proposé au Président un partage des rôles. Il m’avait écouté, intéressé, mais sans trancher. En la matière, il pratique une sorte de « darwinisme politique ». Que le meilleur des deux l’emporte. »

Autre illustration du monarque qui aime diviser pour mieux régner : les conseillers de l’ombre qui auditionnent des putatifs locataires de Matignon :
« Le Président m’a demandé de prendre aussi contact avec Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre de Georges Pompidou, avec qui il a gardé des liens d’amitié. Pour éviter toute fuite, je reçois Chaban-Delmas au domicile de m(a) [secrétaire générale] adjointe, Michèle Gendreau-Massaloux.
(…) Michel Charasse, à la demande du Président, a pris contact avec un autre candidat possible, son compatriote auvergnat Valéry Giscard d’Estaing. Même réponse négative de sa part : le RPR, qui estime que le poste lui revient, l’empêcherait de constituer une majorité. »

Sans transition

Je vous invite à retrouver, sur le blog de mon co-auteur Romain Bongibault, la chronique d’Un monde au défi (Fayard) d’Hubert Védrine, successeur de Jean-Louis Bianco au secrétariat général de l’Elysée => https://romainbgb.wordpress.com/2016/04/25/le-monde-au-defi/

César Armand